Une rue ordinaire, un décor de télévision, une station-essence : avec le temps, ces images peuvent devenir des morceaux d’histoire.
Une photographie peut révéler bien davantage que ce qu’elle montrait à l’origine. C’est tout l’intérêt des fonds photographiques, qui réunissent des ensembles d’images liées par un auteur, une institution, une activité ou un usage. Conservées ensembles, ces photographies constituent un fonds et racontent souvent bien plus que chaque image prise isolément. Leur sens évolue à mesure qu’on les documente et qu’on les regarde autrement.
À l’occasion du Bicentenaire de la Photographie, trois exemples permettent de suivre cette vie des images et comprendre les fonds photographiques. Comment se forment-t-ils ? À quoi servent-ils avec le temps ? Et peuvent-ils changer notre regard ?
À la BnF, quand un dépôt devient patrimoine
En 1851, Louis-Désiré Blanquart-Évrard, chimiste, imprimeur et photographe, a une idée alors inhabituelle : déposer plusieurs photographies à la Bibliothèque nationale de France (BnF).
Pas encore pour « faire patrimoine ». Il cherche surtout à protéger sa production. D’autres photographes et éditeurs l’imitent. Il faudra attendre 1925 pour que le dépôt des photographies soit clairement inscrit dans la loi.
En un peu plus de soixante ans, plus de 100 000 photographies rejoignent les collections du Cabinet des estampes, ancêtre de l’actuel département des Estampes et de la photographie. Monuments, costumes, paysages, œuvres, portraits : des images produites pour des usages très différents composent peu à peu une immense mémoire visuelle.
Ce qui avait d’abord une fonction précise peut ainsi prendre une tout autre valeur avec le temps et dans l’unité d’un ensemble comme le fonds photographique. La collection s’est ainsi enrichie par dépôts, dons et acquisitions, avec des apports « aussi précieux qu’aléatoires », analyse Sylvie Aubenas, ancienne directrice du département. Le patrimoine peut donc naître sans qu’on l’ait prévu : c’est une première manière de plonger dans l’univers des fonds photographiques et d’en comprendre leurs origines.
À l’INA, regarder derrière l’écran
Une photographie prise dans les coulisses de l’environnement du travail peut, quelques décennies plus tard, devenir la seule trace de ce qui s’y passait.
À l’Institut national de l’audiovisuel (INA), le phénomène change d’échelle : environ 2,32 millions de photographies argentiques, réparties dans près de 55 000 reportages. Les premières datent de 1950 et proviennent notamment des services photographiques de la Radiodiffusion-télévision française (RTF), puis de l’Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF).
À quoi servaient-elles ? À documenter une émission, garder la trace d’un décor, photographier un invité ou fournir des images à la presse. Aujourd’hui, elles permettent surtout de regarder derrière l’écran, de connaître les coulisses de cet hors-champ remplis d’informations.
Caméras, projecteurs et câbles réapparaissent. L’envers du décor. Les fonds photographiques de l’INA donnent ainsi accès à un monde habituellement invisible : celui de la fabrication quotidienne de la télévision.
Et certaines images deviennent irremplaçables. Avant l’apparition du kinescope, enregistrement sur film, des émissions n’ont pas été conservées sous forme audiovisuelle. Plus de trace, plus rien. À moins que… ? Les photographies, prises à ce moment-là, se transforment en archives uniques d’une émission passée.
Ce fonds raconte aussi une transformation culturelle de masse. Entre la création de la RTF en 1949 et la dissolution de l’ORTF en 1974, spectacle, chanson, information et fiction entrent progressivement dans les foyers : ces images de travail, où l’on voit les techniciens, les réalisateurs, les maquilleurs évoluer, deviennent alors les témoins d’une révolution culturelle.
C’est d’ailleurs tout l’objet de l’exposition Regarder la télé, 25 ans de télévision publique dans le fonds photographique de l’INA, 1949 – 1974, présentée à Blois jusqu’au 15 novembre 2026 : montrer la télévision à travers ses vedettes, ses plateaux et tout ce qui restait hors champs.
Avec la DATAR, apprendre à regarder le banal
Un poteau électrique, une cabine téléphonique, un rond-point en zone industrielle : à première vue, rien d’exceptionnel. Pourtant, ces lieux ordinaires sont au cœur de la Mission photographique lancée en 1984 par la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), l’organisme chargé d’accompagner et de mieux répartir le développement des régions françaises.
La commande réunit au fil des années 29 photographes, parmi lesquels Raymond Depardon, Robert Doisneau, Josef Koudelka ou Gabriele Basilico, invités à porter un regard nouveau sur la France des années 1980. Leur ambition : renouveler la représentation du territoire et « recréer une culture du paysage », selon l’objectif rappelé par la BnF dans sa présentation de l’exposition Paysages français.
Pas question d’un simple inventaire. Bernard Latarjet, qui dirige la mission avec François Hers, l’expliquera plus tard : « nous ne cherchions pas l’enregistrement visuel prétendument objectif » du territoire.
La France photographiée est celle de l’urbanisation, des friches, des infrastructures et des espaces périurbains. Une église romane peut partager l’image avec un poteau électrique ou une pompe à essence. Ce que l’on côtoie au quotidien sans même le remarquer devient alors digne d’être regardé et considéré.
Ici, le fonds est pensé dès l’origine comme une mémoire du territoire. Mais il fait davantage que conserver : il transforme le banal en paysage. La photographie ne montre plus seulement le monde, elle nous apprend à le voir.
Trois manières de faire parler les images
Des photographies déposées pour protéger une production deviennent patrimoine. Des images de travail révèlent le hors-champ de la télévision. Une commande publique transforme notre manière de regarder le territoire.
Ces trois fonds photographiques montrent tout ce que la photographie peut encore révéler une fois conservée. Garder des images, ce n’est pas seulement préserver une trace du passé : c’est laisser ouvertes des histoires et, parfois, apprendre à regarder autrement le monde qui nous entoure.
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