Dans le cadre du Bicentenaire de la photographie, le ministère de la Culture a confié au Centre national des arts plastiques (Cnap) la commande nationale « Réinventer la photographie ». Quinze artistes lauréats sont ainsi accompagnés dans la création d’œuvres appelées à rejoindre la collection nationale. Pascal Beausse, conservateur, responsable de la collection photographie du Cnap, détaille les enjeux à la fois artistiques et patrimoniaux de cette commande publique.
La photographie occupe une place singulière dans l’histoire des politiques publiques de la culture. Que révèle la commande « Réinventer la photographie » de l’engagement de l’État en faveur de la création ?
Depuis la présentation du daguerréotype par Arago devant l’Académie des Sciences en 1839 et la loi Daguerre qui s’en est suivie, l’État a littéralement procédé à l’institution de la photographie. Dès lors, un lien fort s’est instauré entre la France et l’art photographique. Celui-ci s’est très vite traduit par des commandes, avec, dès 1851, le lancement de la Mission héliographique. C’est dans cette histoire que s’inscrit la mission du Cnap, opérateur de la commande publique au niveau national dans le cadre de grands programmes ou de projets spécifiques. Notre collection a pour particularité de se constituer dans le moment contemporain de la création. La commande publique permet en effet d’acquérir des œuvres qui n’existent pas encore au moment où le comité scientifique se réunit pour décider des projets lauréats. Ce procédé est très vertueux puisqu’il s’agit d’inviter les artistes à créer en étant financés pour la production d’œuvres nouvelles, qui viennent enrichir la collection.
Cette commande s’intitule Réinventer la photographie. Deux siècles après les débuts de la photographie, que signifie, concrètement, accompagner des artistes invités à « réinventer » la photographie ?
À travers cette célébration de l’héliographie originale, il s’agit de se souvenir que l’idée de photographie, au début du XIXe siècle, est née dans l’imaginaire de l’invention, qui traversait alors toute la société. Cet héritage ouvre aujourd’hui toujours plus de perspectives pour les artistes, qui redécouvrent des techniques anciennes, appartenant aux temps primitifs de la photographie, parfois disparues, et les hybrident avec des techniques innovantes. Mais au-delà de la technique, nous sommes attentifs, au Cnap, à la production d’œuvres qui soient des véhicules de pensées originales, permettant de comprendre le présent. Une œuvre d’art photographique produit une connaissance nouvelle tout en offrant une poétique singulière.
De nouveaux outils transforment notre rapport aux images. Comment les artistes s’emparent-ils de ces changements ?
Toute technologie nouvelle a un intérêt potentiel pour les artistes. Ils y décèlent parfois des zones impensées par les ingénieurs et donc des modalités plastiques innovantes. « Réinventer la photographie » ouvre très largement le spectre des pratiques et des langages, dans la continuité de la démarche initiée dès 2020 avec le programme Image 3.0, en partenariat avec le Jeu de Paume. A l’époque, il était déjà question de l’intelligence artificielle, mais aussi de la réalité augmentée, du neuro-feedback ou encore de l’impression 2.5D. Dans le cadre de « Réinventer la photographie », plusieurs œuvres s’emparent de l’IA, tout en revenant sur les lieux d’origine de l’invention, près de Chalon-sur-Saône. L’image se volumétrise et se déploie dans l’espace sous forme d’installations et de photosculptures ; les corps fusionnent avec le végétal ; des scénarios historiques inédits de l’origine de la photographie sont explorés, en remontant à l’Égypte antique. Jusqu’à des portraits d’arbres éclairés par la seule lumière de la Lune, dans un temps de pose correspondant à une nuit entière…
Comment le public pourra-t-il découvrir les œuvres des artistes lauréats ?
L’exposition va être présentée à trois reprises, tout d’abord au centre d’art Le Hangar, à Bruxelles, puis au Centre Photographique d’Île-de-France, à Pontault-Combault, et enfin au Centre Photographique Marseille et au Frac Sud. D’autres projets se font jour, en France et à l’étranger, avec pour ambition que ce programme puisse rencontrer de nouveaux publics. Un livre, co-édité avec les éditions Poursuite, basées à Arles, accompagne également la diffusion de cette commande, avec une préface de Jean-Christophe Bailly et en associant des auteurs choisis par les artistes.
Repères
Lancée en septembre 2024 pour le Bicentenaire de la photographie 2026-2027, la commande « Réinventer la photographie » a retenu 15 projets parmi 480 candidatures. Chaque lauréat bénéficie de 22 000 € TTC : 10 000 € pour le projet et les droits d’auteur, 12 000 € pour la production. A l’issue de la création, les œuvres rejoindront la collection du Cnap. Voici la liste des artistes lauréats : Mali Arun, François Bellabas, Lucien Bitaux, Marie Bovo, Anne-Lise Broyer, Gaëlle Choisne, Sybil Coovi, Isabelle Giovacchini, Laurent Lafolie, Laurent Millet, Constance Nouvel, Baptiste Rabichon, Michel Slomka, Stéphanie Solinas et Marie Sommer.
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