Manifeste pour le Bicentenaire de la Photographie
Le manifeste est un texte produit par le comité scientifique qui présente les différents enjeux du Bicentenaire de la Photographie.
Paris, le 05 novembre 2024,
Texte-manifeste rédigé par le comité scientifique
Eléonore Challine, Dominique de Font-Réaulx, Alexia Fabre, Michel Poivert,
Pierre Singaravélou et Antonio Somaini.
Il y a bientôt deux cents ans, Nicéphore Niépce concevait, dans sa propriété bourguignonne, une image nouvelle, considérée comme la première photographie, Point de vue du Gras (aujourd’hui conservée à Austin). L’inventeur, touche-à-touche curieux et imaginatif, avait réussi à reproduire, sur une plaque d’étain, le paysage vu de sa fenêtre, grâce à l’usage d’une camera obscura. Le dispositif de la chambre obscure n’était alors pas neuf. Conçu à la toute fin du XVe siècle, il permettait, grâce à un système de verres et de miroirs qui focalisaient et renvoyaient les rayons de lumière du soleil, de reproduire, fugitivement, sur une feuille de papier, l’objet ou le paysage vers lequel, il était disposé. La nouveauté du procédé imaginé par Niépce tenait à l’idée, celle de vouloir conserver l’image furtive captée par la chambre obscure. Cette idée, qui prend forme matérielle, grâce à lui, en France, était dans l’air de son temps. Le premier tiers du XIXe siècle, tout à la fois marqué par un désir rationnel d’ordonnancer le monde et par une capacité d’émerveillement, vit naître, en France, en Angleterre, en Ecosse, aux Etats-Unis, au Brésil, d’autres tentatives de garder, de manière pérenne, l’image du réel, de ce qui semblait constituer la réalité capturée.
Cette invention, où se mêlaient volonté d’exploration et magie de la lumière, a révolutionné notre monde, en modifiant profondément l’esprit et la nature de ses représentations, en induisant un rapport au réel neuf. La photographie se fonda sur une utopie, celle de croire qu’il était possible de réduire la distance entre le réel et sa reproduction, celle de laisser penser que l’objet et son image photographique pouvaient se confondre. Bien qu’irréalisée, l’utopie qui a présidé à inventer la photographie, parut tellement séduisante qu’elle ne tarda pas à se transformer en une idée reçue commune, toujours en vigueur aujourd’hui en dépit de la prolifération des photographies produites par IA, celle d’une objectivité absolue de l’image photographique. Ce pas de deux, toujours renouvelé, entre utopie et idée reçue, a permis, très tôt, à la photographie et à ses acteurs, de développer une créativité singulière, jouant du double effet de la présence du réel et de sa distorsion. La fécondité esthétique de l’invention de Niépce est devenue, très vite, dès le milieu du XIXe siècle, incommensurable. La photographie n’a cessé de se recréer, de se développer, de se forger, de se réinventer, dans ses usages artistiques, scientifiques, sociaux, politiques, éducatifs, au cours des deux derniers siècles, sur tous les continents. Les images photographiques sont devenues des éléments majeurs de la connaissance et de la diffusion des informations, dans les livres, dans la presse, dans les médias.
Pourquoi célébrer aujourd’hui cet accomplissement qui semble aller de soi et dont la pratique s’est, au fil des 2 décennies passées, étendue à toutes et tous ? Pratique devenue répétitive, banale, obsédante presque, avec l’usage de nos téléphones portables. Au-delà de l’admiration que nous pouvons porter à Nicéphore Niépce, comme aux autres inventeurs de la photographie, la célébration de sa première image est l’occasion formidable de rassembler et d’inclure, le plus largement possible, autour de cette idée de la photographie et de ses innombrables réalisations. La photographie est devenue, peu à peu, l’une des expressions artistiques les plus démocratiques. L’opportunité est très belle pour fêter la photographie, pour retracer les grandes étapes de son évolution – de l’héliographie de Niépce aux images numériques -, pour honorer ses créatrices et créateurs, de 1826 à aujourd’hui, pour partager les images communes et singulières qu’elle a offert de retenir et de diffuser dans nos familles, nos cercles d’amis, nos écoles, nos lieux de travail et de vacances, notamment. La photographie écrit, depuis deux cents ans, notre histoire commune.
Le Bicentenaire de la Photographie constitue un moment exaltant pour fédérer les énergies, les savoirs, les projets. Les acteurs impliqués dans la conception, la valorisation, la conservation, la transmission de la photographie sont très nombreux, engagés et très actifs, dans la France d’aujourd’hui, dans l’Hexagone comme dans tous ses territoires ultramarins. Fondées il y a plus de cinquante ans, les Rencontres internationales de la photographie d’Arles sont un des festivals culturels les plus populaires, attirant chaque année plusieurs centaines de milliers de visiteurs. Les collections photographiques patrimoniales françaises sont parmi les plus riches et les plus diverses ; bibliothèques, musées, centres d’archives, conservent des fonds exceptionnels, liés à la création artistique, à la conception scientifique, à l’exploration du monde, géographique, souterraine, spatiale, à la connaissance des femmes, des hommes qui l’ont peuplé et y vivent aujourd’hui. Plusieurs dizaines d’institutions, centres d’art, FRAC, maisons de la culture, lieux associatifs, sont consacrées au soutien à la création contemporaine photographique, à l’accompagnement des photographes, à la monstration de leurs œuvres. L’hommage rendu à la naissance de la photographie permettra de faire naître, de soutenir, de promouvoir, sur l’ensemble du territoire, dans les grandes villes comme dans les espaces ruraux, des projets d’expositions, de rencontres, grâce au label qui sera attribué aux manifestations retenues. Ces expositions dessineront une cartographie vivante et vibrante, offrant au plus grand nombre la possibilité d’admirer des chefs-d'œuvre de la création photographique, du XIXe siècle à aujourd’hui.
Au cœur des écoles d’art, des écoles d’architecture, des universités, la photographie comme pratique et comme sujet d’étude est soutenue, développée, mise en exergue. L’implication des jeunes artistes et des jeunes chercheurs sera un atout fondamental pour le succès des différents événements, en contribuant à créer des liens avec les institutions, à favoriser les résidences et les commandes.
Le lancement d’un appel aux créatrices et aux créateurs, une invitation à réinventer aujourd’hui la photographie, portée par le Centre national des arts plastiques, dotera plusieurs photographes pour leur permettre de développer des œuvres nouvelles, des intentions photographiques et de les faire connaître. Elle constituera les conditions de s’interroger sur les pratiques d’aujourd’hui, sur les opportunités techniques et artistiques nouvelles, sur les risques de leurs usages mal maîtrisés, sur la confrontation avec l’image artificielle, vue aujourd’hui parfois comme une nouvelle étape, parfois comme un risque majeur de substituer la machine à l’homme.
Cette fête de la photographie établira l’occasion remarquable de développer et d’étendre les projets déjà fructueux d’éducation du regard, de lectures des images photographiques, des conditions de leur conception, de leur réception renouvelée, des enjeux de leur conservation et de leur transmission. En lien avec les institutions patrimoniales françaises, qui diffusent les images des collections nationales, notamment l’Agence photo du GrandPalaisRmn, des dispositifs rassemblant des éléments éducatifs à destination des enseignants des différents degrés seront élaborés. Ils offriront de faire entrer la photographie, la multiplicité de ses regards, la grande variété de ses usages, la manière de les lire, dans les salles de classe en invitant les enfants et adolescents à être acteurs de leur lecture et de leur mise en perspective. Au sein du très riche réseau national des médiathèques et des bibliothèques, des rencontres seront organisées, associant les différents acteurs locaux et nationaux de la photographie, permettant de présenter les projets comme les compétences et les modes d’action variés. Ce sera la chance, avec le soutien des collectivités territoriales, de tisser et de renforcer les liens existants entre les différents acteurs des différents territoires, musées, centres d’art, bibliothèques, centres d’archives, écoles d’art, médiathèques. Ce sera l’opportunité fructueuse de mieux faire connaître à toutes et tous les archives et les collections photographiques publiques et privées.
L’ensemble de ces projets se fondera sur un socle de réflexion et d’études renouvelées, grâce à la fédération des énergies et des connaissances des chercheurs, conservateurs, universitaires, artistes, qui ont dédié leurs recherches à l’histoire de la photographie, à ses processus créatifs, à ses usages sociaux, de l’invention de Niépce aux images technologiques et virtuelles de notre temps. Un ouvrage rassemblant essais, points de vue, analyses, sera publié. Il visera à écrire les étapes d’une histoire de la photographie mise en perspective avec notre temps, avec une attention particulière à la mise en regard des images et des essais. Ce livre, de grande 3 qualité intellectuelle, sera conçu pour être accessible au plus grand nombre, à la fois par ses propos comme par son prix de vente. Le Bicentenaire de la première image permettra également la réédition d’ouvrages dédiés à la photographie et aujourd’hui épuisés. L’accompagnement et le soutien du Centre national du Livre seront précieux. Un colloque, suivi d’une série de conférences, qui seront disponibles et accessibles en ligne, sera organisé, donnant l’impulsion des différentes rencontres qui se dérouleront au fil des mois du Bicentenaire. Ces événements seront largement partagés avec toutes et tous par l’intermédiaire des réseaux sociaux, en concevant, notamment, de brèves vidéos sur des photographies et des moments photographiques choisis, de l’invention en 1826-1827 à aujourd’hui.
La France est, grâce à l’esprit d’invention de Nicéphore Niépce, puis grâce à l’engagement politique et scientifique de François Arago en 1839, la patrie de la photographie, l’espace où les conditions de sa naissance et de son développement ont pu apparaître et s’enrichir. D’autres inventeurs, d’autres pays, ont été impliqués dans la prodigieuse aventure photographique, dès les années 1830. Cette grande fête de la photographie ne serait pas complète sans associer à sa célébration les différents pays où la photographie a été pensée et imaginée. La dimension internationale du Bicentenaire de la Photographie sera une des conditions de son succès et de son affermissement. C’est une grande fierté pour nous d’avoir la chance d’y contribuer.
Composition du comité scientifique
Présidente
Dominique de Font-Réaulx, historienne de l'art spécialiste du 19eme siècle et de la photographie, conservatrice générale au musée du Louvre, Présidente du Point du Jour, Centre de photographie à Cherbourg-en-Cotentin, membre du Réseau Diagonal, rédactrice en chef de la revue Histoire de l’art.
Membres du comité
- Eléonore Challine, maîtresse de conférences à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de l’histoire sociale et culturelle des photographes, membre junior de l'Institut universitaire de France, trésorière de la Société Française de Photographie et rédactrice en chef de la revue Photographica ;
- Alexia Fabre, directrice de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris et actuelle commissaire de la 17eme Biennale d’art contemporain de Lyon, précédemment directrice du MAC VAL - musée d’art contemporain du Valde-Marne ;
- Michel Poivert, historien de la photographie, Professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, commissaire d'exposition, président du projet de préfiguration du Collège International de la Photographie à Bry-sur-Marne et auteur de nombreuses publications, notamment les 50 ans de photographie française (Ed. Textuel, 2019) ;
- Pierre Singaravélou, professeur à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et commissaire d’exposition, historien spécialiste de l’histoire de la colonisation et de la mondialisation aux 19eme et 20eme siècles, auteur de nombreux ouvrages dont Les mondes d’Orsay (Seuil/Musée d’Orsay, 2021) et Fantômes du Louvre (Hazan/éditions du Louvre, 2023) ;
- Antonio Somaini, professeur de théorie du cinéma, des médias et de la culture visuelle à l’Université Sorbonne Nouvelle, membre Senior de l'Institut Universitaire de France avec un projet de recherche qui concerne l’impact de l’intelligence artificielle sur les images, la photographie, le cinéma, la culture visuelle et les pratiques artistiques contemporaines. Il est aussi le commissaire général de l'exposition Le monde selon l'IA (Jeu de Paume, 11 avril - 21 septembre 2025).
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